George Herbert MEAD, L’esprit, le soi et la société, nouvelle traduction et introduction de Daniel Cefaï et Louis Quéré, Paris, PUF, coll. « Le Lien social », 2006, 434 p., ind.
L’esprit, le soi et la société de George H. Mead compte sans doute au nombre de ces livres plus souvent cités qu’ils ne sont lus. Publié à titre posthume - comme tous les ouvrages de l’auteur - en 1934 par Charles W. Morris qui l’avait composé à partir de notes d’étudiants, il fut une première fois traduit en français 1963 à l’initiative de Georges Gurvitch qui voyait déjà en lui un « classique ». Mais cette traduction réalisée par deux de ses étudiants ne fut jamais rééditée, et le livre se trouvait par conséquent depuis plusieurs années difficile d’accès aux lecteurs français. Aussi convient-il de saluer l’initiative des Presses Universitaires de France, déjà éditeur de la première traduction, de nous proposer aujourd’hui une édition entièrement refondue de ce texte fondateur de la sociologie contemporaine, dont la lecture s’avère plus que jamais fondamentale.
Pour cette nouvelle édition, Daniel Cefaï et Louis Quéré n’ont pas ménagé leur peine. Daniel Cefaï a repris ligne à ligne la précédente traduction pour alléger ses tournures, corriger nombre de ses approximations et restituer plus fidèlement la cohérence de l’appareil conceptuel employé par George H. Mead. Tous deux fins connaisseurs de la sociologie interactionniste et du pragmatisme américain, ils ont aussi adjoint à cette édition une volumineuse présentation qui constitue peut-être à ce jour la meilleure introduction à la pensée de Mead disponible en français puisque, outre une explicitation approfondie de l’argument principal de L’esprit, le soi et la société, Daniel Cefaï et Louis Quéré nous offrent une instructive biographie de l’auteur, ainsi qu’une analyse synthétique de la réception de son oeuvre et de l’influence qu’elle exerça sur la sociologie américaine en générale et l’école de Chicago en particulier. La filiation du pragmatisme de Mead avec l’interactionnisme symbolique d’Anselm Strauss ou Howard Becker semble avoir jusqu’ici conduit à mettre excessivement l’accent sur la fluidité et l’imprévisibilité des processus sociaux tels que les concevait Mead, au détriment de la place non moins importante qu’il accordait tant au poids exercé par le contrôle social qu’à la force de conditionnement de l’environnement et de l’histoire. Quitte à relire Mead, autant en profiter pour corriger cette vue tronquée : ce à quoi nous invitent Daniel Cefaï et Louis Quéré, y compris en substituant parmi les essais supplémentaires qui viennent clore l’ouvrage les « Fragments sur l’éthique » rassemblés par Morris dans l’édition originale par une traduction inédite (réalisée par Louis Quéré) de l’article de 1925, « Genèse du soi et contrôle social » ; choix d’autant plus judicieux que cet article résume idéalement le contenu du livre et lui offre ainsi la véritable conclusion qui paraissait jusqu’à présent lui faire défaut.
L’esprit, le soi et la société : telles sont les trois parties dont se compose le livre, précédées d’une partie introductive où la posture théorique et méthodologique de George H. Mead - ce que Morris a nommé « le point de vue du behaviorisme social » - se voit utilement précisée. Il s’agit de rendre compte de l’expérience d’un individu à partir de sa conduite objective plutôt que de son vécu subjectif, de préférer son activité observable à ses obscurs états d’âme. Mead ne congédie pas pour autant l’intériorité du sujet et les éléments non-observables du comportement humain : il considère simplement qu’il est plus efficace de comprendre l’intérieur à partir de l’extérieur plutôt que l’inverse, dès lors que l’on entreprend de replacer l’activité observée dans la totalité du processus social où elle prend sens. Le principal souci de Mead est de récuser les apories du dualisme : c’est au contraire dans l’entre-deux, dans l’interrelation qui unit l’organisme vivant à son environnement (matériel et social), que se situe selon Mead la vérité de l’expérience. Cette perspective relationnaliste, réaffirmée tout au long du livre, est manifeste dans son refus explicite de localiser ce qu’il nomme « l’esprit » dans le cerveau. L’esprit n’est pas pour lui un « produit mental » mais un produit social : il émerge là où l’organisme rencontre dans son environnement un obstacle qui perturbe son expérience et l’oblige à mener une réflexion. Celle-ci s’appuie sur un langage symbolique qui permet de penser la relation et de résoudre la situation conflictuelle à laquelle elle donne lieu. L’esprit désigne par conséquent pour Mead une capacité à pointer des significations et à user d’un langage, que ce soit pour communiquer avec les autres ou penser en son for intérieur. C’est une manière de se rapporter au monde environnant plutôt qu’une substance. On le voit : cette conception non-mentaliste de l’esprit, impliquant des développements sur l’origine des langues et le symbolisme, offre aujourd’hui encore de quoi nourrir les débats récurrents entre sciences sociales et sciences cognitives.
La partie consacrée au « soi » est sans doute celle qui paraîtra la plus familière au lecteur sociologue, puisque qu’elle constitue la matrice de la théorie interactionniste de la socialisation désormais devenue classique. C’est ici qu’est développée la célèbre notion d’ « Autrui généralisé », reprise couramment par les sociologues contemporains, par exemple François de Singly dans sa sociologie du couple et de la famille, ou Claude Dubar dans sa sociologie de la socialisation et des identités. Lorsqu’il fait acte de réflexivité, l’individu ne se dote pas seulement d’un esprit, il fait aussi pénétrer le processus social où il est impliqué dans le champ de son expérience subjective. En prenant conscience de ce processus et de son environnement, il prend aussi conscience de la place qu’il occupe par rapport à cet entourage : il accède à la conscience de soi. La socialisation de l’expérience individuelle implique donc l’émergence d’un soi. Mais celle-ci procède par étapes. Pour prendre conscience de soi, l’individu doit d’abord accéder au point de vue des autres personnes qui participent au même processus social que lui : il doit être capable de comprendre comment ces « autres spécifiques » le perçoivent. Ensuite, pour atteindre une pleine réalisation de soi, il doit encore accéder au point de vue de l’ensemble du groupe social organisé (doté de règles et d’institutions) auquel il appartient, abstraction faite de tout contexte d’interaction précis : c’est ce que Mead entend par point de vue de l’ « Autrui généralisé ». Par conséquent, un soi ne peut exister qu’en relation à d’autres soi, par lesquels s’exerce le contrôle social : ce sont ces autres soi qui reconnaissent si je suis bien moi, si mon attitude est conforme à l’image conventionnelle qu’ils ont de moi. Je suis conscient de moi dès lors que je suis capable d’endosser l’attitude d’autrui à mon égard, mais dans la réponse que je donne à cette attitude, je reste toujours capable d’innover et de le surprendre. C’est par ce dialogue entre ce que je veux être et l’idée que l’autrui généralisé se fait de moi, que le soi évolue en permanence et s’exprime. « Le soi n’est jamais sûr de soi », mais la seule chose qui est certaine c’est que « nous devons être les autres pour être nous-même ».
Vouloir comprendre les grandes évolutions sociales demande de savoir être attentif aux formes de réalisation et d’expression de la constellation de soi qui compose chaque société. À cet égard la dernière partie du livre, consacrée à « la société », réserve encore, au-delà des implications éthiques et politiques de ses analyses, certaines ressources heuristiques inexploitées par la sociologie contemporaine. La réalisation de soi n’est pas une affirmation de soi : le soi ne s’impose pas aux autres, mais il se nourrit d’un dialogue constant avec eux et de la reconnaissance qu’il en retire. Toute modification d’un soi altère les autres soi, et nul ne peut changer la société sans se changer soi-même. Les « grands hommes », qui ont atteint une pleine expression de leur singularité, sont généralement ceux qui ont laissé une trace dans la société où ils ont vécu, modifiant profondément ses structures ou élargissant ses frontières. Et contrairement à la thèse tocquevillienne, une société démocratique n’est pas celle qui organise le nivellement des individualités, mais celle qui favorise au contraire la distinction de chacun par une réalisation toujours plus poussée de soi. Or, plus un individu réalise sa singularité, plus il tend à élargir le groupe social avec lequel il dialogue, et ce jusqu’aux confins de l’humanité : ce qui explique que les sociétés démocratiques modernes ne cessent d’évoluer vers une interdépendance, une mondialisation et une complexité accrues. George H. Mead s’avoue convaincu que les évolutions conjointes du soi et de la société ne sont rien d’autres que les deux faces d’un seul et même processus social : le processus social d’évolution de l’humanité. S’il paraît raisonnable de vouloir se garder aujourd’hui de cet évolutionnisme progressiste, il reste que cette perspective cosmopolitique pourrait s’avérer féconde pour rendre compte de certains phénomènes sociaux dont nous sommes contemporains.
La force de l’analyse meadienne tient sans doute à ceci qu’elle parvient à établir en définitive l’existence de ce qu’elle avait commencé par supposer : le processus social. Il ne pourrait exister de sociétés modernes si leurs membres ne possédaient ni esprits ni soi, mais ces esprits et soi n’ont pu eux-mêmes se développer qu’au cours d’un processus social préexistant dans une forme moins complexe. Il faut donc commencer par admettre la préexistence logique d’un « processus social d’expérience et de comportement » élémentaire pour pouvoir rendre compte de l’émergence d’une conscience de soi et d’une capacité réflexive qui constitue l’esprit, de sorte que la socialité se révèle condition de l’humanité. L’ordre d’exposition du raisonnement inverse en fait l’ordre selon lequel existe réellement le phénomène analysé ; le livre aurait dû s’intituler La société, le soi et l’esprit. En réalité, il ne peut pas exister d’esprit sans soi : avoir un esprit est synonyme d’être conscient de soi. Et la conscience de soi ne s’obtient pas par une réflexion introspective, elle ne peut faire l’économie d’un passage par autrui et le social : la matière première de l’individu, c’est sa relation aux autres membres de la société.
L’esprit, le soi et la société : au-delà d’un titre fameux, ce sont trois niveaux d’une même réalité, trois moments d’un même processus, et surtout trois excellentes raisons de redécouvrir une œuvre qui n’a peut-être jamais paru aussi actuelle, à l’heure où la reconnaissance de la singularité individuelle et la mondialisation des sociétés modernes interrogent nombre de sociologues. Cette nouvelle traduction, en restituant à merveille la vivacité de la plume de George H. Mead, rend en outre la lecture de l’ouvrage d’autant plus passionnante et stimulante. Relire « L’esprit » présente un intérêt certain pour quiconque se soucie un tant soit peu d’histoire de la pensée, en permettant de mesurer l’enracinement de la tradition sociologique interactionniste dans des traditions philosophiques précises, le pragmatisme et le behaviorisme, et l’influence de penseurs comme Bergson ou Whitehead. Relire « Le soi » est une obligation minimale pour les étudiants et enseignants en sociologie, afin de revenir à la source de la conception interactionniste de la socialisation et à la lettre de ce que Mead entendait par « Autrui généralisé ». Outre qu’il serait extrêmement préjudiciable de réduire l’apport de Mead à ce seul concept, il convient aussi de repartir du texte initial pour « décaper » cet outil conceptuel quelque peu banalisé et lui redonner sa pleine efficacité. Enfin, il faut relire « La société » dans l’espoir d’y dénicher des éléments de réponse à des interrogations sociologiques qui n’étaient pas celles des précédents lecteurs. Stimuler l’imagination sociologique : n’est-ce pas là en définitive la principale raison qui commande de toujours revenir aux classiques, de ne jamais cesser de les relire et, lorsque cela est nécessaire, de les retraduire ?