La transition théâtrale en Allemagne de l’Est : transformation des modes de régulation théâtrale et parcours professionnels des gens de théâtre
Cette thèse interroge les processus de transition et de réunification théâtrales en Allemagne de l’Est. Elle s’intéresse aux transformations d’une configuration théâtrale et analyse les liens entre les transformations des politiques culturelles, l’évolution du paysage théâtral, et les recompositions professionnelles des gens de théâtre . Il s’agit donc de cerner la déstabilisation d’un milieu professionnel et de ses modes de régulation. J’analyse ainsi le fonctionnement du monde théâtral dans la lignée des travaux de H. Becker, en le définissant à l’intérieur d’un système reliant des conventions organisationnelles et des conventions esthétiques (Becker, 1988). L’étude du passage de mondes de l’art socialistes à des mondes de l’art, au sein desquels marché et intervention publique s’articulent, pose la question de la continuité ou au contraire de la discontinuité de ces conventions.
Mon travail articule trois niveaux complémentaires :
1/ La recomposition des politiques théâtrales puisque j’étudie les changements intervenus au niveau des politiques culturelles. Dans le contexte socialiste, il s’agit de s’intéresser aux institutions chargées d’encadrer les professions artistiques du théâtre et d’interroger les fonctions sociales et politiques dévolues à l’art théâtral. Après la réunification, la reprise du modèle d’action publique ouest-allemand impose la création d’un nouveau maillage administratif et territorial. Je m’intéresse donc, à travers les exemples de la Saxe, de la Thüringe et du Brandebourg, au passage d’une gestion centralisée à une gestion décentralisée des politiques théâtrales. La réunification entraîne en effet un remodelage du paysage théâtral dans les nouveaux Länder qui prend des formes différentes en fonction des situations locales et des stratégies mises en œuvre par les ministères régionaux de la culture.
2/ A cette sociologie des politiques théâtrales s’articule une sociologie des professions et des organisations théâtrales (Menger, 1997 ; Paradeise, 1998). Je m’intéresse tout particulièrement aux transformations organisationnelles qu’ont connues les théâtres publics de l’ex-RDA après la réunification. Soumis à la hiérarchie et au contrôle du Parti unique est-allemand, le SED, les théâtres étaient organisés autour de l’idée d’une stricte division du travail artistique. L’engagement et la progression des carrières répondaient à des critères de qualification et d’ancienneté qui étaient les garants d’un fort professionnalisme des métiers du théâtre. La mobilité institutionnelle était très faible et le monde théâtral est-allemand s’organisait autour de la sécurité des engagements et de la stabilité des personnels artistiques. Si chaque Ensemble a une histoire propre qui explique que cette stabilité des collectifs de travail ait pu être plus ou moins productive, il reste que la possibilité d’un travail théâtral inscrit dans une forte continuité a profondément influencé les coopérations artistiques et l’image que les gens de théâtre est-allemands se font encore aujourd’hui de leur activité. La transition, en introduisant la norme du contrat de court terme, a contribué au renouvellement des personnels artistiques, tout en heurtant les habitudes de travail. On assiste à la mise en place de nouvelles formes de division du travail artistique tandis que l’instabilité des équipes et l’utilisation croissante de contrats d’invités rendent plus difficile un travail de long terme. L’exemple de la profession de dramaturge me permet d’approfondir l’idée d’une crise identitaire des gens de théâtre est-allemand, consécutive aux recompositions professionnelles qui naissent de ces transformations organisationnelles.
3/ J’analyse enfin à un niveau plus microsociologique les parcours des gens de théâtre est-allemands qui ont débuté leur activité théâtrales en RDA. Face aux transformations qui touchent les théâtres publics des nouveaux Länder dans les années 1990, il s’agit d’étudier la période de transition comme celle d’une modification de "l’espace d’opportunités" (Paradeise, 1998) des gens de théâtre. La dissolution des conventions organisationnelles antérieures fait naître une incertitude et une instabilité nouvelles. Mais elle s’accompagne aussi d’une individualisation croissante des parcours professionnels (qui passe par exemple par la création de structures privées) et d’un mouvement de restructuration des professions artistiques du théâtre autour de réseaux garantissant l’émergence de nouvelles formes d’autonomie des acteurs. Loin d’être achevé, ce processus de recomposition se poursuit aujourd’hui. Les tentatives que font les gens de théâtre est-allemands pour reconstruire de nouvelles formes de continuité dans les coopérations artistiques, leur attachement au principe d’Ensemble, témoignent de l’existence d’un réel syncrétisme qui passe par une réappropriation originale d’éléments empruntés à différents ensembles de conventions antérieures.
Cette thèse associe un travail quantitatif et une démarche qualitative. En m’appuyant sur les statistiques de la Deutsche Bühnenverein j’ai effectué un travail monographique, concentré autour de deux nouveaux Länder, la Saxe et la Thüringe. Ce travail porte sur plusieurs institutions théâtrales publiques de l’ex-RDA (étude des taux de fréquentation, de la programmation, du turn over des Ensembles, des modes de financement, des transformations de l’organisation) ainsi que sur neuf structures privées, créées après la réunification, dans ces deux Länder et à Berlin. A cela s’ajoute un travail par entretiens ("récits de vie") avec des gens de théâtre qui ont débuté leur activité théâtrale en RDA (60 entretiens : 36 dans la Saxe, 19 en Thüringe et 5 à Berlin). J’ai également interrogé des acteurs du monde théâtral, extérieurs aux Ensembles, ainsi que des responsables des politiques culturelles au double niveau des municipalités et des Länder (14 entretiens).