Melissa

Article

Bruxelles, correspondance

Géographie économique de l’information européenne à Bruxelles

mardi 18 juin 2002, par Gilles Bastin

Ce document est une version arrangée et remaniée (notamment du point de vue de la documentation et de l’iconographie) d’un article paru dans Bruxelles l’européenne. Regards croisés sur une région capitale, M. Dumoulin (dir.), UCL-Tempora, 2001.

Les consommateurs européens d’information s’y sont habitués : Bruxelles est devenue par métonymie dans les médias un synonyme pratique des institutions européennes qu’elle abrite. Et le "correspondant à Bruxelles" une figure immédiatement rattachée à l’espace symbolique de l’Europe plus qu’à celui dessiné par la ville elle-même ou par les institutions du Royaume de Belgique. Le lancement du processus européen dans les années 1950 a, de fait, créé ex-nihilo un nouveau "marché" de l’information. Et la localisation des principales institutions européennes à Bruxelles a durablement inscrit ce marché dans le territoire dessiné par la ville européenne que parcourent depuis, dans toutes ses dimensions, ces professionnels de l’information que sont les journalistes. On peut essayer de les suivre dans ces trajets en prenant le terme au sens géographique (les lieux) comme professionnel (les carrières).

Sous la ville

L’itinéraire commence en sous-sol. Dans le sanctuaire de l’information européenne : le centre de presse de la Commission européenne, au niveau -1 du "Breydel", avenue d’Auderghem. On descend dans ce centre depuis le hall du bâtiment en présentant sa carte d’accréditation au garde de sécurité. Mais si l’on est d’abord monté dans les étages du bâtiment (la carte ouvre les portes de la quasi-totalité des bâtiments officiels de l’UE), on rejoint le centre de presse par un escalier de secours dérobé et étroit où se pressent et se croisent vers midi journalistes et porte-parole. La succession de portes à franchir et de marches à descendre évoque l’imaginaire urbain et bruxellois de Schuiten et Peteers ; et le grand espace très éclairé dans lequel on pénètre alors une partie leur Brüsel.

image 500 x 341
La salle de presse de la Commission européenne aujourd’hui (en haut) et la même dans les années 1970 (en bas). Trouvez les 7 erreurs !
image 432 x 289

C’est là, dans la salle de presse à proprement parler (un vaste amphithéâtre de 300 places) ou bien dans les petites salles de travail, ou encore au bar, que tous les jours entre 11h30 et 14h se réunissent les deux à trois cents journalistes les plus impliqués dans l’économie quotidienne de l’information européenne. Leur rumeur couvre sans peine le fond sonore créé par la diffusion continue en français et en anglais sur trois téléviseurs des émissions de la chaîne officielle Europe by Satellite (EbS). À 12h exactement tous les jours a lieu dans la salle de presse le briefing au cours duquel le porte-parole de la Commission fait le point pour les accrédités sur les questions du jour. Si tous les journalistes n’écoutent pas d’une oreille très attentive ce qui se dit alors (doutant parfois de l’intérêt de ces moments de communication), tous profitent du caractère convivial et détendu de cette rencontre, de la possibilité de discuter avec des collègues, des porte-parole ou encore d’autres catégories de professionnels de l’Europe qui souvent se retrouvent aussi dans ce lieu (que l’on dit par exemple très perméable aux lobbyistes).

  image 200 x 144 Au 1er janvier 1999, 813 journalistes possédaient une accréditation. Le nombre est en constante augmentation depuis la mise en place de cette procédure dans les années 1950. En 1962, première date pour laquelle il est possible d’avancer un chiffre, ils n’étaient que 100. En une quarantaine d’années, ce sont donc des milliers de ces professionnels de l’information qui ont vécu et travaillé à Bruxelles en relation avec les institutions européennes, couvrant cette actualité (bien plus que l’actualité belge à proprement parler) et souvent aussi celle de l’OTAN pour leur média lorsqu’il s’agit de correspondants salariés ou pour différents clients dans le cas des pigistes. 55 nationalités étaient représentées en 1999 dans ce corps de presse. Le chiffre augmente avec l’extension des frontières de l’UE et des domaines traités à Bruxelles. Mais cette population se modifie aussi : ce sont les britanniques (13% du total) et les allemands (12,8%) qui augmentent en nombre, quand les français (6,9%) et les belges (14,1%) diminuent. Enfin les femmes, très peu représentées au début (19% en 1983), sont de plus en plus nombreuses (31% en 1999). Cette "élite de la presse internationale" selon les termes du Rapport Général de la Communauté européenne de 1975, a très tôt été particulièrement choyée par la Commission européenne. image 200 x 145C’est notamment sous l’impulsion du très charismatique Bino Olivi, porte-parole entre1962 et 1977, que se sont instaurés entre l’institution et "ses" journalistes des rapports de grande proximité dont le centre de presse actuel garde la mémoire : institutionnalisation des briefings quotidiens (ils s’appelaient encore "rendez-vous de midi"), distribution de nombreux documents aux journalistes (les fameuses IP, "informations à la presse" qui sont disponibles en règle générale sur un présentoir dans le centre de presse quelques minutes après midi), organisation de briefings techniques avec les responsables des dossiers du moment…

Comme celle d’"en haut", cette ville sous la ville connaît aussi ses communautés (reconnaissables assez vite pour le visiteur : par nationalités selon le placement dans la salle de presse, par médias avec la position de parias des cameramen de télévision…) et sa querelle linguistique : alors que seul le français y était utilisé jusque dans les années 1990, l’anglais s’y impose de plus en plus comme langue officielle et usuelle.

Un nouveau journalisme européen ?

Le monde de l’information européenne à Bruxelles change. Et les acteurs de ce monde partagent souvent ce sentiment. Pour les journalistes qui l’ont connu à ses débuts et y jouent toujours un rôle (plus de 80 accrédités de 1999 l’étaient déjà en 1980), ces changements sont souvent évoqués avec une certaine nostalgie. La nostalgie d’une forme de relation de proximité avec les autres acteurs de l’unification européenne (fonctionnaires notamment), celle d’une époque de pionniers, de défricheurs d’un territoire encore mal connu et encore moins reconnu, celle des lieux enfin. La salle de presse du Berlaymont est toujours regrettée : le bar y était dans la salle elle-même et les journalistes pouvaient dialoguer sur un pied d’égalité avec les membres de la Commission, leur matériel posé devant eux sur des tables. Le quartier lui-même est souvent perçu comme moins convivial par ces journalistes qui ont souvent laissé de leur mémoire dans des bars ou des restaurants proches du rond-point Schuman. image 327 x 342Ces engagés de la première heure venus souvent à Bruxelles par conviction européaniste, ont souvent un peu de mal à se reconnaître dans les nouvelles règles de la concurrence féroce qui sévit sur certains segments très sensibles du marché de l’information (comme les autorisations de fusions d’entreprises dont l’annonce est toujours sensible).

Les dernières années ont aussi vu le développement d’une entreprise de "moralisation" professionnelle émanant de journalistes de la presse écrite (emmenés notamment par le correspondant à Bruxelles de Libération, Jean Quatremer). Ils ont largement dénoncé dans leurs médias la proximité entre journalistes et sources institutionnelles sur laquelle s’était construit l’équilibre du monde bruxellois. Se revendiquant d’un journalisme d’investigation plus féroce avec les institutions ils ont multiplié les articles critiques au moment de la crise de la Commission Santer et ne sont pas les derniers à revendiquer une part de responsabilité dans sa démission.

Plus que des opérateurs de changement, ces "nouveaux" journalistes sont des symptômes d’un changement de fond du monde dans lequel se fabrique l’information européenne à Bruxelles. Ce changement prend place dans la durée. Il se lit notamment dans la quasi-disparition du principe de clôture de ce monde de travail par l’accréditation : de moins en moins pertinente, la procédure aurait même failli être abandonnée lors de la prise de pouvoir de l’équipe Prodi. Il se lit aussi dans la régulation de "face-à-face" des briefings de midi : la multiplication des documents écrits distribués aux journalistes, la diffusion de ces documents sur Internet, la retransmission du briefing lui-même sur EbS, la rigidification des règles de prise de parole des porte-parole (avec la disparition des modes de complicité permis par un usage modulé du off)…

image 500 x 237
Tout signale que la géographie restreinte de la relation entre les institutions et les journalistes s’est considérablement élargie et que d’une certaine façon la salle de presse, plus que le "petit monde" protégé des débuts, devient un espace largement ouvert sur l’extérieur et moins "bruxellois".

Une économie locale et élargie de l’information

image 282 x 255Les professionnels bruxellois de l’information n’ont d’ailleurs pas attendu ces changements pour s’aventurer hors de la salle de presse de la Commission européenne. Leur monde de travail a des frontières plus larges : elles épousent celles du "district" européen du rond-point Schuman où sont concentrées les bureaux de tous les lobbies, les think tanks, les ONG, les cabinets d’études qui gravitent autour des institutions européennes. Ce sont pour les journalistes des sources d’information (quel lobby n’irrigue pas ce district de "press release" régulièrement acheminées par fax ?), mais aussi des relations de voisinage. Il n’est pas rare en effet de trouver dans le même immeuble un bureau de journalistes et celui d’une de ces officines. Ce sont aussi pour nombre de journalistes d’anciennes ou de futures relations de travail et d’emploi. Les différentes activités liées à la production et au traitement de l’information européenne à Bruxelles sont en effet largement interdépendantes. Il n’est donc pas rare de rencontrer dans cette ville des journalistes (souvent des freelance, les correspondants réguliers de grands médias à Bruxelles ne peuvent ainsi diversifier leur activité) qui sont aussi conseils en entreprises ou copy-writers pour le secteur privé très friand du "style" journalistique pour les nombreux documents qu’il produit. L’insertion des professionnels de l’information dans l’économie bruxelloise ne se limite donc pas au problématique face-à-face avec les institutions stigmatisé par les "nouveaux journalistes" évoqués plus haut.

C’est peut-être là que la spécificité de Bruxelles se manifeste au mieux par rapport à ces autres grandes villes de correspondance que sont Londres, Washington ou Moscou et dont l’exemple est souvent rappelé par les acteurs bruxellois. La dynamique du processus d’intégration européenne (notamment depuis la mise en place du Marché Unique dans les années 1980) a créé un déficit de main d’œuvre dans le domaine de l’information européenne. Pour les professionnels de l’information, notamment d’expression anglosaxonne, c’est donc un large espace d’opportunités que cette nouvelle économie de l’information a ouvert.

De nombreuses positions y sont d’ailleurs occupées par d’anciens journalistes reconvertis dans la communication d’entreprise, le lobbyisme ou la production d’études. Les exemples les plus visibles de ces trajets professionnels dans la Bruxelles européenne sont bien connus. John Palmer, ancien correspondant du Guardian est aujourd’hui l’animateur d’un think tank bruxellois (le European Policy Centre). Giles Merritt, le fondateur du Philip Morris Institute et de Forum Europe organise aujourd’hui des conférences qui réunissent à la bibliothèque Solvay les "décideurs" européens autour de sujets inscrits à l’agenda communautaire. Entre 1978 et 1983 il fut à Bruxelles le correspondant du Financial Times et écrit aujourd’hui des tribunes dans le Herald Tribune.


Une carrière professionnelle dans le district européen de Bruxelles
La carrière de John Robinson est un bon exemple de trajet professionnel dans le monde bruxellois de l’information. Arrivé à Bruxelles par conviction européiste quelques mois avant l’adhésion de la Grande-Bretagne à la Communauté, il a occupé successivement la plupart des positions offertes par ce monde : journaliste free-lance, fondateur et éditeur de newsletter, rédacteur en chef du bulletin European Report, porte-parole d’un commissaire européen puis spécialiste de relations publiques comme associé d’un bureau fondé quelques années auparavant par d’autres journalistes, il fonde son propre bureau de conseil en 1989 et décide en 1998 de son absorption par le géant du secteur, Burson-Marsteller. La transposition géographique de ce trajet montre la grande concentration du "district" européen de Bruxelles.

image 438 x 396 Légende :
- (1) Rue Hobbema : mars 1971. Arrivée à Bruxelles dans une maison convertie en bureau de journalistes free-lance. Commence des piges diverses.
- (2) Rue du Commerce : été 1972. Fondation de Common Market News Service.
- (3) Avenue Albert-Elisabeth : novembre 1977. Rédacteur en chef de European Report. Piges pour divers médias.
- (4) Boulevard Louis Schmidt : 1977. Correspondant à Bruxelles pour le Washington Post.
- (5) Berlaymont : 1981. Service du porte-parole de la Commission européenne.
- (6) Boulevard Clovis : 1985. Partenaire associé de European Research Associates (bureau d’études et de conseil).
- (7) Rue Joseph II : 1989. Co-fondateur de Robinson-Linton (bureau de conseil).
- (8) Avenue de Cortenberg : 1998. Fusion de Robinson-Linton avec Burson Marsteller.


image 335 x 378Aux premières loges pour comprendre l’évolution de la demande d’information européenne dans les années 1970 et 1980, certains journalistes ont même joué un rôle pionnier dans la mise en place de l’économie locale de l’information. Ce fut par exemple le cas de Gérard Rousselot-Pailley, le fondateur de l’agence "Europe Information Service" (aujourd’hui propriété du groupe Vivendi). L’agence, qui diffuse une quinzaine de lettres d’information spécialisées, a très tôt diversifié ses activités : organisation de conférences via le Club de Bruxelles, création d’une petite activité de monitoring de l’information pour des clients privés, création d’une école de lobbying permettant de valoriser les réseaux de connaissances acquis au fil du temps… On est donc assez loin de la pure agence d’information dont le modèle reste à Bruxelles l’Agence Europe fondée en 1952.

La géographie économique de l’information européenne est complexe. À l’ère de la communication "globale" elle ne peut que difficilement être contenue dans les limites de lieux protégés. Pour autant, elle reste fermement ancrée dans le tissu urbain et économique bruxellois qui est parcouru à la fois par l’information elle-même et par ceux qui la travaillent.

Bibliographie

Gilles Bastin, "Les journalistes accrédités auprès des institutions européennes à Bruxelles. Quelques signes du changement dans un monde de travail", in R. Dorandeu et D. Georgakakis (dir.), L’Europe sur le métier. Acteurs et professionnalisations de la construction européenne, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2002.

Felice Dassetto et Michel Dumoulin (dir.), Naissance et développement de l’information européenne, Actes des journées d’étude de Louvain-la-Neuve des 22 mai et 14 novembre 1990, Berne, Peter Lang, 1993.

Dick Leonard, "The british press corps", in Britain in Brussels 2001 (publication du British Council).

Giles Merritt, "Influencing the EU debate", in Britain in Brussels 2001 (publication du British Council).

François Schuiten et Benoît Peeters, Brüsel, Casterman, 1997.

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0